29 et 31 août 1915, Herpont


Transcription par Jocelyne Bonnemoy et Christian Pons.

BONNEMOY, Jocelyne, PONS, Christian. Lettres de guerre : décembre 1914 – septembre 1915 de Henri Bonnemoy. Peschadoires : auto-édition, 2012, 158p.


[Stationnement du 28 août : EM.CR, CM de régiment et de brigade, 2e bataillon : Le Fresne – 1er et 3e bataillons : Moivre.
29 août : situation initiale – Le régiment est maintenu aux cantonnements du 28 soir.
22h : le régiment fait mouvement par voie de terre, prend au passage les 1er et 3e batailons à Moivre et va bivouaquer au N. d’Herpont1.]

Dimanche le 29 août 1915

Chers parents

Je viens de faire un nouveau voyage qui n’est pas encore terminé et je crois que je vais faire mon tour de France en règle car c’est encore des pays nouveaux pour moi que je vois. Avant-hier je vous ai fait une carte vous annonçant que je partais, je pense que vous l’avez reçue.

Puis cette fois on voyage de toutes manières, de jour, de nuit, peu importe c’est un peu fatigant mais quand on peut le supporter on en rit ensuite. Jeudi on était en auto, vendredi en chemin de fer, hier à pied, aujourd’hui on se repose dans un petit village, sans doute on changera encore de place.

[Lettre de Joseph Pinet à sa famille, 14 janvier 1918, vue combinée]
Ernest Gabard. Patrouille.
(flickr.com/Médiathèque entre Dore et Allier)

Je crois que Tinou, d’après ce que vous m’avez écrit, est dans un endroit où j’ai passé aussi, là où le frère de la Jeanne a été blessé et si Quinet n’avait pas changé de pays il devait être dans ces parages. Mais à présent il m’a écrit qu’il était à l’arrière et probablement que nous nous rencontrerons pas car d’un village à l’autre on peut guère se rejoindre. Il n’y a qu’en se déplaçant qu’on peut rencontrer des connaissances qui sont dans un autre régiment car on tâche de tenir les déplacements un peu secrets de peur de l’espionnage.

Je n’avais pas terminé ma lettre car hier on nous a dit qu’on les envoyait pas encore et c’est dans un bois de pins où nous sommes cantonnés que je la reprends après avoir dîné.

Comme nous nous rapprochons sans doute du front, et pour éviter les aéros, nous sommes partis à la lune mais la pluie s’en est mise, on marchait parfois dans la boue sans rien voir, quelques-uns prenaient leur mesure et les voisins pour les consoler riaient et blaguaient à qui mieux mieux. Il n’était pas encore clair quand nous sommes arrivés complètement baignés vers un petit bois, alors on a monté les tentes, égoutté les souliers et changé de linge, la pluie s’est calmée et une demi-heure après on se chauffait autour de nombreux feux de bois vert en buvant un jus chaud que nos cuisiniers avaient fait en marche. Après ça on s’est couchés comme des bourgeois et à présent de tous côtés le linge sèche au soleil, on se nettoie en blaguant et se figure pas du tout qu’on a pris ce matin une fière douche. L’autre jour un de nos sergents qui a une petite photo de poche2 nous a tirés mais ce n’est pas réussi, il m’a tout de même donné cette épreuve et je vous l’envoie pour vous faire voir notre costume malgré qu’elle marque pas bien.

Je ne sais guère plus rien à vous dire et je termine en vous embrassant.

Votre fils Bonnemoy Henri

J’avais aussi une petite photo de Lucien, je l’envoie ça s’abîme dans mes poches. Ceux qui sont avec moi dans la photo sont, à droite Borie ensuite Lequin un jeune morvandiau de Saône-et-Loire et à gauche Barrier des Barraques qui n’est qu’à côté du cadre.


[30 août : situation initiale. Le régiment est au bivouac à 1200 m N d’Herpont dans les bois à l’est du chemin Herpont St Mard.
19 h 30 : le régiment fait mouvement par voie de terre et se porte à la lisière du bois 1800 m ouest cote 152 où il bivouaque face à l’est, sa gauche au chemin Hans-Somme Tourbe.
31 août : situation initiale. Même situation que le 30 août soir.]

Le 31 août

Chers parents

Hier je vous ai fait deux mots pour vous dire que j’avais changé de pays, sans doute vous la recevrez avant cette carte.

Nous nous sommes encore déplacés et nous avons campé un peu plus loin.

Les pays que je parcours diffèrent encore de ceux que j’ai vus et ont une physionomie particulière, ce n’est pas comme chez nous où on voit des villages de toutes parts, ici les bourgs sont groupés et assez forts mais éloignés l’un et l’autre, ce n’est pas si gai à voir.

Toujours en bonne santé, je vous embrasse.

Votre fils Bonnemoy Henri

Dans une tranchée de première ligne : [photographie de presse] / Agence Meurisse
Dans une tranchée de première ligne : [photographie de presse] / Agence Meurisse
(gallica.bnf.fr/Bibliothèque nationale de France)


1 Moivre, dans la Marne, à 22 kilomètres au sud-est de Châlons-en-Champagne. Le Fresne à 2 kilomètres au sud-ouest de Moivre. Herpont à 9 kilomètres au nord-est, soit à 25 kilomètres à l’est de Châlons-en-Champagne.

2 L’appareil le plus connu à cette époque est certainement, pour les soldats, le « Vest Pocket Kodak Autographic ».


Carte des déplacements d’Henri Bonnemoy

De Vathimenil au chemin de Somme Tourbe

Trajet 8 - De Vathimenil au chemin de Somme Tourbe

Ouvrir la carte dans un nouvel onglet

20 et 22 août 1915, Vathimenil


Transcription par Jocelyne Bonnemoy et Christian Pons.

BONNEMOY, Jocelyne, PONS, Christian. Lettres de guerre : décembre 1914 – septembre 1915 de Henri Bonnemoy. Peschadoires : auto-édition, 2012, 158p.


[Le 19 août : stationnement du régiment : Bayon. 15 h : le 1er bataillon s’embarque en autobus pour être détaché aux travaux d’organisation de la position fortifiée de la Meurthe. Il fait mouvement vers Vathimenil. Stationnement du 19 au soir : EM, 2e et 3e bataillons, compagnie de Mit. : Bayon – 1er bataillon : Vathimenil1.]

Le 20 août

Chers parents

Je vous fais ces mots dans un petit village où nous sommes installés depuis hier soir. Nous voilà de nouveau rapprochés de la guerre.

Pendant notre voyage que nous avons fait en auto, nous avons passé par des villages que les Boches ont bombardés l’an dernier en août et septembre. Des combats pour les refouler ont été livrés, des maisons sont démolies, d’autres picotées par les balles. Dans les champs des trous d’obus, des tranchées. Des croix plantées par ci par là au milieu des cultures indiquent qu’on s’est battu et que beaucoup de soldats sont tombés là. La ville où celui de chez le Galop a fait son service a un quartier entièrement démoli, le reste n’a pas de mal.

Le village où nous sommes a été occupé mais les Boches n’y ont pas fait de mal.

Toujours en bonne santé,

Votre fils

Bonnemoy Henri


Dimanche 22 août 1915

Chers parents

Avant-hier je vous ai fait deux mots vous annonçant que j’avais changé de cantonnement, depuis jeudi nous sommes dans un petit bourg lorrain près d’une rivière dans un joli pays de plaine qui paraît fertile. On y voit aussi de grandes usines, c’est plus industriel que chez nous.

Au début de la guerre les Boches ont occupé le village, mais il n’y ont pas fait de mal et on ne s’est pas battu par là. Si plus loin d’autres villages ont été démolis, par ici il n’y a pas eu de bombardement.

[Lettre de Joseph Pinet à sa famille, 20 juin 1915, vue combinée]
Vosges. Xaffévillers. Eglise.
(flickr.com/Médiathèque entre Dore et Allier)

Si Antoine Marie va en permission peut-être il se rappellera du village de V. qu’il doit avoir habité au mois de novembre d’après ce qu’on m’a dit de son régiment. Pour y parvenir de la route il faut passer sur trois ou quatre ponts, le plus important qui était en fer avait sauté. Nous sommes là pour quelque temps, on fait des tranchées et même aujourd’hui dimanche on a travaillé. Mais nous sommes encore loin du front, on entend parfois le canon mais ce n’est pas un bombardement continuel comme en Artois, c’est bien plus calme. Les gens paraissent bien affables dans la maison où nous logeons, je bois du lait tous les matins. Ils ont bien eu leur chagrin eux aussi, un de leur fils est resté à Neuville-Saint-Vaast au mois de juin, il était d’un régiment qui était avec nous parfois.

Par ici le terrain moins accidenté permettrait de faire la guerre de campagne mais sur au moins trente à quarante kilomètres de profondeur c’est sillonné de tranchées et si nous pouvons pas reculer les Boches facilement, ils n’avanceraient pas sans pertes eux aussi, c’est plus difficile à attaquer qu’une ville forte et on se retranche encore de plus.

Nous sommes toujours les mêmes du pays en bonne santé. Aujourd’hui Borie nous a payé un saucisson qu’il avait reçu, ça a complété le dîner. J’ai reçu ces jours une lettre de Quinet qui se porte toujours bien. Si Joseph a été vous voir, il a dû vous désennuyer un moment car on peut voir toutes sortes de choses dans un an de campagne.

Vous autres, vous devez être occupés aux batteuses et aux regains. Ici on en coupe du regain qui est bien beau. Pour battre, un peu tous ont une petite batteuse un peu comme celles à bras, ils ont un manège à chevaux. Les charrues sont toutes à avant-train et on voit beaucoup de faucheuses, faneuses et râteaux. C’est toujours des chevaux pour la culture mais parfois on voit un bœuf muni d’un collier attelé de front avec un cheval.

J’espère que vous êtes toujours en bonne santé.

Votre fils qui vous embrasse.

Bonnemoy Henri


1 Bayon en Meurthe-et-Moselle à 25 kilomètres au sud-est de Nancy. Vathiménil, en remontant, à 40 kilomètres de Nancy.


Carte des déplacements d’Henri Bonnemoy

En route vers le front

Trajet 7 - En route vers le front

Ouvrir la carte dans un nouvel onglet

15 août 1915, Bayon


Transcription par Jocelyne Bonnemoy et Christian Pons.

BONNEMOY, Jocelyne, PONS, Christian. Lettres de guerre : décembre 1914 – septembre 1915 de Henri Bonnemoy. Peschadoires : auto-édition, 2012, 158p.


Le 15 août 1915

Chers parents

C’est encore à côté de la rivière que je vous fais ces mots. C’est la Dâme d’août et en voyant le pont je songe à Peschadoires. Sans doute votre fête sera bien triste par là-bas avec les vides dans toutes les maisons. Nous autres c’est plus la même chose, il y a toujours de l’animation et l’on a pas le temps de s’ennuyer, on est toujours en compagnie. Ce matin les cloches de tous côtés nous ont réveillés par leurs carillons et ça été une file continuelle de femmes ou de soldats passant près de notre logement pour se rendre aux différentes messes.

[Lettre de Violette Martin à sa cousine, date inconnue, vue combinée]
Funérailles de 2 Garibaldiens en Argonne.
(flickr.com/Médiathèque entre Dore et Allier)

Pour moi j’ai été à l’enterrement d’un soldat d’un autre régiment. Notre compagnie était de service, nous y sommes allés une soixantaine conduits par un sergent. Ceux de son régiment étaient encore plus nombreux, ça faisait une belle assistance. Son père et sa mère étaient venus et les pauvres vieux étaient bien tristes eux aussi, il est mort à l’hôpital mais j’en sais pas la cause.

Comme c’était la fête de Peschadoires j’ai proposé aux camarades de faire une petite bombe. Nous avons dîné à l’hôtel pour nos quarante-cinq sous, nous étions quatre mais le dîner n’était pas remarquable et nous avions que chopine mais à la guerre il faut pas être exigeant et ça nous a changé de la gamelle. Puis nous avons complété la fête par un bon bock de bière et un paquet de cigarettes.

Comme j’avais le temps je suis allé faire un tour à vêpres, elles étaient un peu avancées mais j’en ai profité pour voir la procession. On y voyait beaucoup de soldats et notre colonel aussi. Mais chacun est libre pour ses opinions ici en dehors de l’exercice chacun va où il veut, on en voit de tous les goûts et de toutes les opinions.

Hier soir j’avais le temps et j’ai fait la grande lessive comme il fait beau à présent j’en profite la faire sécher en écrivant.

Voilà un mois aujourd’hui que nous sommes ici et malgré que l’on songe au pays parfois l’on est pas trop mal, l’on y resterait jusqu’à la fin de la guerre.

Quand vous recevrez ma lettre, vous serez peut-être occupés aux batteuses, par ici les blés étaient bien petits mais ils mettent les gerbes en grange à mesure qu’ils font moisson, il y a encore des avoines de printemps à couper. Les vignes ont pas beaucoup de raisins mais on voit tout de même quelques jolis ceps mais alors il y a très peu de bois, les autres années on les échalassait mais comme on est pressé cette année on a tout simplement mis quelques liens par ci par là aux plus forts sans échalasser. Mais je crois que c’est plus précoce que chez nous pour mûrir. Sur les côtes exposées au midi j’ai vu des raisins à moitié colorés il y a plusieurs jours. Ici on ne ramasse pas beaucoup de regains1. Je crois il y a bien des prairies qui en auraient mais ils le font pacager.

Pour vous autres, vous avez bien assez ramassé du foin pour hiverner les vaches, laissez faire le regain et semez que les morceaux propres car la guerre n’est pas finie et vous aurez assez à vous occuper avant que je puisse y retourner.

Votre fils qui vous embrasse.

Bonnemoy Henri


1 Regain : deuxième coupe, herbe poussant après la fenaison et utilisée comme fourrage.


Carte des déplacements d’Henri Bonnemoy

Vers la Lorraine

Trajet 6 - Vers la Lorraine

Ouvrir la carte dans un nouvel onglet

8 août 1915, Bayon


Transcription par Jocelyne Bonnemoy et Christian Pons.

BONNEMOY, Jocelyne, PONS, Christian. Lettres de guerre : décembre 1914 – septembre 1915 de Henri Bonnemoy. Peschadoires : auto-édition, 2012, 158p.


Le 8 août 1915

Chers parents

Hier je vous ai fait une carte pour annoncer que j’avais reçu votre colis et votre lettre. Vous me dites que vous en avez reçu quatre à cinq les mêmes jours, je reçois les vôtres à peu près régulièrement mais pour nous on en lit quelques-unes et on les retarde au départ par mesure de sécurité car il y a toujours quelque type qui par des indications sur les lieux où l’on est ou on peut aller, pourrait renseigner l’ennemi au cas où il y aurait de l’espionnage, ce qui peut arriver. Aujourd’hui c’est tranquillement assis au bord de la rivière que je vous fais ces mots.

C’est dimanche et nous avons repos complet, comme travail je me suis un peu brossé et épluché quelques patates car à présent c’est ce que nous aimons le plus comme légumes. Il faut dire que ceux qui reviendront de cette guerre auront vu un peu de tout.

[Lettre de Joseph Pinet à sa famille, date inconnue, vue combinée]
Ernest Gabard. Le bain-douche.
(flickr.com/Médiathèque entre Dore et Allier)

Hier matin nous sommes réveillés en sursaut à deux heures, il fallait être équipés en tenue de campagne en vingt minutes. Avait-on reçu un ordre de départ, personne savait rien. On part sans savoir ou c’était une alerte pour nous dégourdir. Après une petite marche et un peu d’exercice on revient au cantonnement, il est à peine neuf heures, on a eu le reste de la journée pour se nettoyer et s’arranger.

A huit heures du soir changement de décor, dimanche dernier nous avions eu théâtre, hier c’était 2e séance mais alors mieux installés, une superbe scène à l’abri de grands arbres près de la rivière, des lampions, des lanternes vénitiennes, l’électricité illumine ce décor de branchages et de draperies. Et à minuit on allait se coucher après une représentation de premier ordre où l’on était peut-être deux mille personnes civils ou militaires. Au premier rang on remarquait notre colonel, beaucoup d’officiers, notre aumônier, le secrétaire à l’évêque, les grosses têtes du patelin, et comme au régiment il y a de tout, les artistes abondaient, chanteurs de tous genres, musique, pièce de théâtre, on a tout eu, c’est vous dire que si on est parfois triste à la guerre, on a d’autres moments pour se refaire le moral.

Pour s’en aller en permission1 il faut six mois de présence au front, donc ceux qui sont partis au début iront au pays mais pour moi le tour ne viendra que vers Noël, alors si vous avez fait un peu de vin je pourrai aller le goûter.

Par ici les coteaux sont plantés en vignes mais il y en a beaucoup d’incultes cette année, j’en ai vu des coins où il y a guère de bois mais il y a quelques bons raisins, les treilles commencent à mûrir. Il y a les avoines de printemps à ramasser mais on a très peu planté de pommes de terre, encore elles sont pas belles, ce n’est pas un pays à betteraves aussi. Pourtant en certains endroits le terrain paraît pas mauvais mais ce me semble pas bien cultivé, peut-être cette année on a pas pu.

Je termine en vous embrassant.

Bonnemoy Henri

Ne mettez plus le numéro de la section pour mon adresse ça change des fois, mettez le régiment et la compagnie, ça suffit avec le secteur.


1 Circulaire ministérielle du 4 février 1915 (J.O. du 6 février) relative à l’accélération du battage des blés : « Dans le même esprit qui a inspiré le Gouvernement dans l’attribution des permissions pour semailles, le Ministre de la guerre est disposé à accorder des permissions spéciales pour les opérations de battage … aucune permission ne peut être accordée dans la zone des armées… » (donc pour les soldats au front). La circulaire suivante date du 22 décembre 1915, précisée par celle du 7 février 1916  » relative à la main-d’oeuvre agricole pour la période des labours et semailles de printemps. »


Carte des déplacements d’Henri Bonnemoy

Vers la Lorraine

Trajet 6 - Vers la Lorraine

Ouvrir la carte dans un nouvel onglet

Entretien avec Jean-Yves Goubely

Si la Médiathèque entre Dore et Allier peut proposer ce cycle autour de la Première Guerre Mondiale, c’est avant tout par ce que des personnes ont répondu à l’appel, et ont proposé leurs souvenirs familiaux. Entretien avec l’un d’eux.


Joseph, d’août 1914 à octobre 1916, 27 mois de guerre
Joseph, d’août 1914 à octobre 1916, 27 mois de guerre par Jean-Yves GOUBELY, disponible à la Médiathèque Entre Dore et Allier

Quels documents avez-vous prêtés à la médiathèque entre Dore et Allier ? Quels liens de parenté avez-vous avec ces documents ?

Des cartes postales et autres documents de mes deux grands oncles, Jean-Marie (1893-1916) et Henri LAGAYE (1887-1917), et de mon grand-père Joseph GOUBELY (1885-1616), tous morts à la guerre. Ces documents ont servi à l’élaboration de l’ouvrage Joseph, d’août 1914 à octobre 1916, 27 mois de guerre que j’ai déposé à la Médiathèque Entre Dore et Allier.

Comment ces documents sont-ils arrivés en votre possession ?

J’ai hérité de la maison familiale de la famille Lagaye, aux Gardes, sur la commune de Fernoël (Puy-de-Dôme). Les documents étaient dans l’écurie, mais étaient encore en bon état et lisible.

Pourquoi avez-vous répondu à l’appel de la Médiathèque entre Dore et Allier sur la collecte de courrier de soldats ?

Il me semblait que ça me concernait, tout simplement, et pour enrichir ce qui était en devanture.

[Lettre de Joseph Goubely à son épouse Laurence, date inconnue, vue combinée]
[Lettre de Joseph Goubely à son épouse Laurence, date inconnue, vue combinée]
(flickr.com/Médiathèque entre Dore et Allier)

Vous avez retranscrit la correspondance de Joseph GOUBELY et d’Henri et Jean-Marie LAGAYE dans l’ouvrage Joseph, d’août 1914 à octobre 1916, 27 mois de guerre. Pourquoi ? Quelle somme de travail cela a-t-il représenté ?

J’estimais que c’était un devoir envers la famille, il me semblait que je ne devais pas être le seul à avoir accès à ces documents. L’autre objectif était de conserver l’histoire de ces hommes. J’ai laissé un exemplaire aux mairies de Giat et de Fernoël ainsi qu’à la Médiathèque. Ça a été un travail intermittent pendant 4 années l’hiver. C’est pour ça que les textes peuvent être traités différemment, notamment entre la première et la quatrième année. J’ai tenté de les rendre plus agréables à lire, notamment en simplifiant certaines tournures de phrases.

[Lettre de Jean-Marie Lagaye à sa sœur Laurence, 6 août 1915, vue combinée]
[Lettre de Jean-Marie Lagaye à sa sœur Laurence, 6 août 1915, vue combinée]
(flickr.com/Médiathèque entre Dore et Allier)

Qu’est-ce que c’est pour vous, la Première Guerre Mondiale ?

C’est la disparition de mon grand-père et de ses deux beaux-frères. C’est aussi la galère qu’a vécue ma grand-mère à cette période, qui était seule à la maison à devoir subvenir aux besoins du foyer. Je me suis ressenti profondément antimilitariste en lisant les ordres insensés des généraux et les conditions de vie insupportables des soldats, mon grand-père écrivant qu’il devait parfois se coucher dans du fumier.

Pourquoi la commémoration de la Première Guerre Mondiale est importante, selon vous ?

Ça a été un grand sacrifice, l’hécatombe, le génocide de toute une jeunesse.

Que devrait être la commémoration de la Première Guerre Mondiale, selon vous ?

La paix.


Documents numérisés prêtés par Jean-Yves Goubely

[Lettre de Joseph Goubely à son épouse Laurence, 29 avril 1916, vue combinée]
[Lettre de Joseph Goubely à son épouse Laurence, 29 avril 1916, vue combinée] (Joseph Goubely est à gauche)
(flickr.com/Médiathèque entre Dore et Allier)

Ouvrir le lien dans un nouvel onglet

15 et 16 juillet 1915, Bayon


Transcription par Jocelyne Bonnemoy et Christian Pons.

BONNEMOY, Jocelyne, PONS, Christian. Lettres de guerre : décembre 1914 – septembre 1915 de Henri Bonnemoy. Peschadoires : auto-édition, 2012, 158p.


[Mercredi 14 juillet : le régiment, conduit en autobus, a embarqué en gare de Longpré (Somme). L’embarquement a eu lieu dans 4 trains = 1er train 12 h, les 3 autres partirent à 3 heures d’intervalle.]

[Jeudi 15 juillet : trajet en chemin de fer. Arrivée à Bayon à 7 heures (1er train). Tout le régiment arrivé en gare pendant la nuit a cantonné à Bayon1.]

Le 15 juillet

Chers parents

[Lettre de Joseph Pinet à sa famille, 24 janvier 1918, vue combinée]
Ernest Gabard. L’auto.
(flickr.com/Médiathèque entre Dore et Allier)

Pour notre fête nationale nous nous sommes mis à voyager, on a commencé en auto le matin pour continuer en chemin de fer. J’ai vu quelques endroits où j’avais passé et d’autres nouveaux. Il pleut mais on est à l’abri et on va à l’espérance à la grâce de Dieu. Les jeunes rient et chantent sans souci, les anciens sont plus graves.

Votre fils qui vous embrasse,

Henri Bonnemoy


[Du 16 juillet au 18 août 1915 : le régiment cantonne à Bayon.]

Le 16 juillet

Chers parents

Depuis hier nous sommes de nouveau au repos dans un joli bourg qui par sa situation près d’une rivière fait penser au bourg de Dorat avec son église placée de même sur une petite hauteur au bord de l’eau à l’est des collines, et la rivière qui se dirige au nord grande comme la Dore fait penser aussitôt à Moëras.

Ici on trouvera ce dont on aura besoin car c’est je crois un canton, il y a des magasins et le vin est pas si cher que dans l’Artois. Hier soir nous avons eu de la bière à six sous très bonne et du vin à huit sous, ce n’est pas vingt comme on le payait quelquefois.

Partis avant-hier matin, nous avons d’abord fait une trentaine de kilomètres en auto, ensuite après avoir mangé, nous nous sommes embarqués en chemin de fer et nous en sommes descendus hier soir à cinq heures après avoir fait environ six cents kilomètres. Vous pouvez croire si j’ai vu du pays. Nous avons passé de nouveau près de la capitale mais c’était déjà nuit et au jour on était dans la capitale de la Champagne.

Lorraine. Gerbévillier. Rue Gambetta après l'incendie du 24 août 1914.
Lorraine. Gerbévillier. Rue Gambetta après l’incendie du 24 août 1914.
(flickr.com/Médiathèque entre Dore et Allier)

Mais de tous les pays que j’ai vus, à part le Pas-de-Calais et les environs de Paris, l’Ile-de- France, qui sont très fertiles, il y en a guère d’autres aussi bons que chez nous. Ici c’est bien le même climat que chez nous, la même altitude mais le sol paraît pauvre, il y a des vignes, les moissons sont faites à moitié mais les blés sont pas forts, il y a beaucoup de l’avoine de printemps et ils laissent le terrain en guérets2. Les pruniers abondent, il y en a sur les routes ainsi que des pommiers. Le bétail à de grandes taches blanc jaune ou blanc noir, est bien joli. On travaille aux chevaux et il y a beaucoup de machines agricoles.

Nous sommes logés dans un bâtiment qui appartient à un superbe château moderne qui nous joigne, l’extérieur est sculpté et décoré. L’église tout à côté est aussi en pierre blanche, elle paraît neuve et est très jolie avec un beau clocher qui brille au soleil.

Je suis un peu plus loin que là où était Antoine Marie dans la direction où celui de Chez le Galop3 a fait son service, et nous sommes encore à l’arrière sans doute pour quelques jours.

Je vous ai fait passer une carte en route, je pense que vous l’aurez reçue. Quand vous m’écrirez vous mettrez la même adresse qu’avant car on a pas changé de secteur, c’est le même numéro.

Sans doute vous êtes toujours bien en train à vos travaux. Ici il avait fait sec mais ces jours il a plu ça a couché les blés et c’est pas facile d’y mettre la lieuse, pourtant il serait bien le moment de couper ce qui reste. On ne fait pas de plongeons, en certains endroits les gerbes sont rentrées, ailleurs elles sont plantées ou mises en croix et c’est des gerbes grosses de brassée, on les lie avec des liens de seigle.

Chers parents je termine pour aujourd’hui avec l’espérance que ma lettre vous trouvera toujours en bonne santé.

Votre fils qui vous embrasse.

Bonnemoy Henri


1 Bayon : en Meurthe-et-Moselle avec son château néo-renaissance du XIXe siècle.

2 En guérets : terre labourée, non ensemencée.

3 Chez le Galop : village de la commune de Peschadoires.


Carte des déplacements d’Henri Bonnemoy

Vers la Lorraine

Trajet 6 - Vers la Lorraine

Ouvrir la carte dans un nouvel onglet

5 et 9 juillet 1915, Grouches


Transcription par Jocelyne Bonnemoy et Christian Pons.

BONNEMOY, Jocelyne, PONS, Christian. Lettres de guerre : décembre 1914 – septembre 1915 de Henri Bonnemoy. Peschadoires : auto-édition, 2012, 158p.


[Lundi 5, mardi 6 juillet – 5h : le régiment a quitté ses cantonnements de la veille et est allé cantonner : 1er bataillon, compagnie HR, Etat Major, compagnie Mitrailleuses à Grouches – 2e bataillon à Haute Visée.]

Le 5 juillet

Chers parents

Il y a déjà quelques jours que je n’ai plus reçu de vos nouvelles, sans doute vous êtes bien occupés après les foins, pour moi ce n’est pas ça. Des moments il faut suer passablement, ensuite on reste des demie-journées à ne rien faire du tout.

Ces jours-ci j’ai vu des villages nouveaux mais ils se ressemblent bien un peu : des maisons construites en brique couvertes parfois en ardoise et à côté d’autres construites en torchis c’est-à-dire de la boue avec du foin plaqués sur des liteaux et des traverses et couvertes en chaume. Pour les construire on commence par monter un hangar et une fois la toiture mise on plaque les murs autour. C’est assez étonnant de voir des maisons et des bâtiments aussi mal construits tandis que les champs sont très bien cultivés et bien fertiles.

On emploie beaucoup les machines agricoles de toute sorte mais c’est bien comme chez nous, il y a en partie des petits propriétaires, seulement le terrain est plus facile à travailler et comme il n’y a pas d’arbres dans les champs avec un cheval on fait beaucoup de travail.

L’intérieur des maisons est bien tenu mais ordinairement ils ont des cours où ils déposent lefumier et pour ramasser le purin ils l’emmènent un peu tous avec un tonneau, par ici et beaucoup d’endroits la maison se trouve au fond de la cour, ça n’est pas très propre devant la porte.

A présent les trèfles sont en partie coupés, les uns le laissent sécher comme nous, bien d’autres le mettent à gerbes mais quand c’est pas un peu raide et qu’il fait quelque temps de pluie les paquets se plient, s’écrasent et le fourrage s’abîme assez, ce n’est pas une si bonne méthode que ça, à moins que ce soit de la belle luzerne raide. Les seigles sont venus jaunes ces jours et les froments passent fleurs, les pommes de terre sont très belles mais on n’en sème pas tant que de betteraves.

Joseph m’a écrit hier, il vous dit un bonjour. Pour moi ces jours-ci je n’ai pas eu à me plaindre, je suis loin des balles mais peut-être il faudra s’en approcher de nouveau mais il faut espérer qu’à présent que je les ai entendues elles seront pas plus mauvaises que l’autre fois où elles m’ont pas touché, à part un caillou qui m’a égratigné juste pour le voir. Toujours en bonne santé.

Votre fils qui vous embrasse, Bonnemoy Henri


[Mercredi 7 juillet : des permissions de 8 jours pour les soldats se trouvant très loin du front et de 6 jours pour les autres ont été accordées et les premiers permissionnaires sont partis ce matin. Jeudi 8, vendredi 9, samedi 10, dimanche 11 : entraînement du régiment dans les cantonnements de : Occoches, Hardinval, Hte Visée.]

Le 9 juillet 1915

[Lettre de Joseph Pinet à sa famille, 21 janvier 1918, vue combinée]
[Lettre de Joseph Pinet à sa famille, 21 janvier 1918, vue combinée]
(flickr.com/Médiathèque entre Dore et Allier)

Chers parents

J’ai reçu hier soir votre lettre du 4 courant et le petit colis avec.

Ces jours j’ai changé de département, je suis rapproché de vous de quelques étapes dans un petit hameau de sept ou huit maisons sur le bord d’un petit coteau comme Chez Faure1, c’est la vraie campagne. Nous sommes logés dans une grange faite comme toutes dans le pays car elles sont toutes du même modèle qui doit dater de plusieurs siècles. Je me suis amusé à relever l’architecture. Le bourg le plus près est à plusieurs kilomètres.

Par ici on laisse le bétail coucher dehors dans les pacages clôturés en fils de ronce avec piquets en fer. Ordinairement il n’y a guère d’eau, on amène des tonneaux pour abreuver le bétail. Le matin et le soir les femmes vont traire les vaches avec de grands seaux qu’elles portent à deux pendus à un bâton qui porte bien sur les épaules. Quand on veut mettre les vaches dans un trèfle on les attache chacune à un piquet qu’on déplace chaque jour. Il y a aussi des chevaux, on en voit des dix ou douze ensemble et c’est de belles bêtes de trait.

On ramasse les fourrages à grand train, ils redressent de temps en temps les bottes qui tombent ou se penchent, et quand c’est sec ils les lient plusieurs ensemble et le chargent ainsi tout bottelé, mais il n’y a pas de prés fins aux environs où je suis. Leurs chars sont lourds et forment une caisse au lieu de charelèdes, ils y mettent trois ou quatre chevaux.

J’ai vu des faucheurs qui ont un autre perfectionnement, par derrière la barre coupeuse il y a un cylindre comme un double décalitre muni d’une dizaine de piques tout le tour, en dessous une petite roue fait tourner en marchant et ça doit dégager le fourrage à mesure qu’il est coupé mais je ne l’ai pas vu fonctionner.

Les seigles commencent à mûrir mais les blés sont encore tout verts, les pommes de terre sont pas si belles comme les autres pays que j’ai vus, il en manque, les betteraves sont plus en retard. Ailleurs j’avais vu de l’oeillette, ici il y a des champs de lin qui à présent commence à fleurir.

Près des chemins on trouve des pommiers et poiriers couverts de fruits, sans doute pour du cidre. A côté de notre grange, un superbe noyer est couvert de noix mais ils sont rares. Le bétail n’est plus du tout rouge, il y en a de barrés de blanc, de rayées brunes noir, j’ai vu deux charolaises.

Ces jours nous n’avons pas beaucoup de travail, on fait quelques marches pour se dégourdir mais ordinairement les soirs, ce n’est pas pénible.

J’ai reçu une lettre des Brilland me disant que Sabatier était à la Fontaine du Berger2. Ici les territoriaux ne vont pas en première ligne mais ils font parfois les boyaux dans les tranchées et ils peuvent bien attraper quelque marmite.

Je termine pour aujourd’hui avec l’espérance du retour en bonne santé.

Votre fils Bonnemoy Henri

Bonjour à tous au pays.

Au régiment on a du temps pour tout faire. A côté de moi les uns jouent aux cartes, d’autres mangent, fument ou écrivent pendant que je m’amuse à faire ça, et comme on ne marche que par ordre, on ne prend même pas la peine de tuer ses poux certains jours, tellement on a la flemme quand on nous commande rien et qu’on nous laisse tranquilles.


1 Chez Faure : village de la commune de Peschadoires.

2 Fontaine du Berger : site regroupant l’état-major, un camp d’instruction et un champ de tir sur la commune d’Orcines (Puy-de-Dôme). A dû exister de 1874 à 1939.


Carte des déplacements d’Henri Bonnemoy

Fronts d’Artois

Trajet 5 - Fronts d'Artois

Ouvrir la carte dans un nouvel onglet

28 juin 1915, Avesnes-le-Comte


Transcription par Jocelyne Bonnemoy et Christian Pons.

BONNEMOY, Jocelyne, PONS, Christian. Lettres de guerre : décembre 1914 – septembre 1915 de Henri Bonnemoy. Peschadoires : auto-édition, 2012, 158p.


[Dimanche 27 juin : bombardement très violent. Le 1er bataillon1 parti d’Ecoivres pour aller cantonner à Avesnes -le-Comte. Le 2e et le 3e bataillon ont été relevés à 22 h par les chasseurs cyclistes et les dragons se sont dirigés par les Rietz et Bray vers Laresset ainsi que la compagnie de Mitrailleuses. A 5 h les 2e et 3e bataillons et compagnie de mitrailleuses et Etat Major ont été embarqués en autobus. Cantonnement des 2e 3e bataillons : Beaufort, Etat Major et Mitrailleuses Avesnes-le-Comte.]

Le 28 juin 1915

Chers parents

Je viens de prendre le jus et comme j’ai un moment j’en profite pour vous faire ces mots, sans doute vous recevez bien mes lettres, la dernière des vôtres que j’ai reçue est du 19 juin, elles mettent quatre ou cinq jours à venir, quant aux miennes elles doivent mettre plus longtemps à vous parvenir car on les retarde au départ, des soldats donnant des indiscrétions.

Après une semaine assez mouvementée, nous en avons une autre plus tranquille. J’ai pu hier faire un repas qui nous a régalés, nous avons trouvé du fromage bleu et de la salade, c’est un peu cher mais ça nous a changé car on a tellement de la viande qu’on préfère autre chose.

[Le casque français contre le casque à pointe. Il l'aura !]
[Le casque français contre le casque à pointe. Il l’aura !]
(flickr.com/Médiathèque entre Dore et Allier)

Puis ces jours l’endroit où je suis, avec de l’argent on trouve un peu tout ce qu’on veut aussi bien qu’à Thiers, et il faut espérer qu’il en sera ainsi pendant quelque temps, ça fait oublier les mauvais moments.

Tous ceux du 23e qui sont venus avec moi sont toujours en bonne santé, il faut croire que ça continuera ainsi jusqu’à la fin de la guerre car malgré que les obus soient bien terribles, beaucoup ne font que peur car si chacun avait touché un homme, on en a tellement tiré depuis le commencement, qu’il n’y aurait plus personne debout, mais ça fait tout de même rudement de bruit et quand on les entend plus, on ne peut pas se figurer qu’on a pu dormir sous une musique pareille.

Sans doute vous êtes toujours après vos foins. J’ai vu aussi commencer les fenaisons par ici mais ils font autrement que nous, il n’y a pas de prés fins, on les fait pacager aux vaches, ceux que j’ai vus on fait que sécher la luzerne et le trèfle. Pour le faucher on emploie une moissonneuse faucheuse qui fait des gerbes qu’on attache par la pointe et qu’on plante le pied écarté, comme ça il n’y a qu’à y laisser sécher comme du blé sans le toucher. J’en ai bien vu de mis à tas, mais alors il y en a trois ou quatre quintaux au même endroit, c’est alors presque sec sans doute. Puis les faux sont toutes munies d’un râteau comme pour le blé avec un manche qui a bien sept pieds de long, il y en a un grand morceau qui dépasse, la main gauche ça fait contrepoids et ça doit faire comme dit le père Moulin, ils fatiguent davantage à vide qu’à tirer l’herbe.

Pour la première fois j’ai vu des treilles, il y en a ici deux ou trois après un mur, elles ont quelques raisins en fleurs. Il y a aussi des jardins qui sont bien garnis, il y a très peu de choux encore pas fameux mais il y a des petits pois déjà bons, des carottes, des oignons, beaucoup de haricots. J’ai vu des fraises et des cerises qui commencent à mûrir, des poiriers en espaliers sont garnis de fruits déjà grosses.

Puis l’on s’habituerait bien au pays s’ils voulaient nous y laisser jusqu’à la fin de la guerre, mais il faudra changer sans doute encore plus d’une fois.

Vous me dites de demander si c’est un Nourrisson de Dorat que nous avons ici, mais ce n’est guère facile de le savoir, puis sans doute ça ne servirait à grand-chose car c’est bien un peu tous qui seraient contents de laisser le sac et avoir un emploi où ça peine pas et risque guère, et il y en a pas pour tout le monde. Enfin que voulez-vous, il faut aller à l’espérance et si ce n’est qu’un peu de fatigue on s’en ressentira plus après la guerre.

[Lettre d'Augustin aux demoiselles de Riberolles, 30 juin 1915, vue combinée]
Pas-de-Calais. Vermelles.
(flickr.com/Médiathèque entre Dore et Allier)

Puis il y a bien quelques moments de repos où l’on rit des dangers courus. Quand on est à l’arrière loin des coups, on a tous les jours quelques heures de libres où l’on peut respirer à son aise, on fume une pipe, visite le patelin, fait un tour à l’église du village.

L’autre jour je vous demandais du papier à cigarettes, hier j’en ai acheté, il y avait que les allumettes de rares mais peut-être on en trouvera demain.

On trouve du vin un peu dans tous les villages mais il y a des soldats qui en abusent, c’est pourquoi les débits sont fermés à certaines heures mais ça me gêne guère cela.

Après avoir eu de belles journées, le temps est venu frais et pluvieux, aussi les betteraves et les blés en ont profité, il y a des champs superbes, puis ces terrains sont complètement calcaires et le grain doit bien venir car il y a des épis superbes qui sont en fleurs ces jours-ci.

Au moment où je termine, je reçois votre lettre du 24 avec le papier à cigarettes, je n’ai pas encore fait payer mon mandat, j’en ai pas eu besoin.

Je termine pour aujourd’hui en vous embrassant.

Votre fils Bonnemoy Henri


1 Composition théorique d’un régiment d’infanterie français en 1914 : 1 régiment d’infanterie possède 3 bataillons et compte 3 400 hommes. 1 bataillon d’infanterie comprend 4 compagnies et compte 1 100 hommes et 2 mitrailleuses. 1 compagnie d’infanterie compte 4 sections de 60 hommes.


Carte des déplacements d’Henri Bonnemoy

Fronts d’Artois

Trajet 5 - Fronts d'Artois

Ouvrir la carte dans un nouvel onglet

19 et 21 juin 1915, Tilloy-lès-Hermaville


Transcription par Jocelyne Bonnemoy et Christian Pons.

BONNEMOY, Jocelyne, PONS, Christian. Lettres de guerre : décembre 1914 – septembre 1915 de Henri Bonnemoy. Peschadoires : auto-édition, 2012, 158p.


Le 19 juin 1915

Chers parents

Je suis encore en bonne santé pour le moment, mais la guerre est une chose qu’on peut pas s’imaginer si on ne l’a pas vue, et nous sommes bien exposés, quand on voit des moments pareils on connaît que la vie est peu de chose.

Je vous ai bien fait faire du mauvais sang quand j’étais avec vous, mais si j’en reviens, je promets de vous faire oublier le chagrin que je vous ai donné et tâcherai de vous rendre heureux.

En attendant qu’on puisse se revoir ensemble, je vous embrasse de tout mon cœur.

Votre fils Bonnemoy Henri

Bonjour à tous au pays, j’ai reçu une lettre de Joseph et une d’Antoine Marie mais cette dernière est du mois de mai. J’ai aussi reçu votre troisième lettre, j’ai assez d’argent pour le moment.

[Le régiment a occupé les mêmes emplacements que le 20. Bombardement – Torpilles.]

eclatement_dun_obus_dans_une_...agence_rol_btv1b6908411h_1
Eclatement d’un obus dans une tranchée de Lorette [Notre-Dame-de-Lorette en Artois] : [photographie de presse] / [Agence Rol]
(gallica.bnf.fr/Bibliothèque nationale de France)


Le 21 juin

Chers parents

explosion_dun_obus_au-dessus_dune_...agence_rol_btv1b6908965s_1
Explosion d’un obus au-dessus d’une tranchée : [photographie de presse] / [Agence Rol]
(gallica.bnf.fr/Bibliothèque nationale de France)

Je suis toujours au même endroit pas bien loin des Boches mais on se voit pas car une balle a vite sifflé quand en première ligne on croit voir quelque chose. Quant aux obus j’en ai assez entendu qui sont tombés pas bien loin mais jusqu’à présent ils ont passés à côté, et si on se cache quand on les entend ou qu’on les voit, une fois passés, on en rit.Je suis toujours au même endroit pas bien loin des Boches mais on se voit pas car une balle a vite sifflé quand en première ligne on croit voir quelque chose. Quant aux obus j’en ai assez entendu qui sont tombés pas bien loin mais jusqu’à présent ils ont passés à côté, et si on se cache quand on les entend ou qu’on les voit, une fois passés, on en rit.

La vie qu’on mène est bien différente que chez nous mais on est habitué, on se trouve pas mal, on dort quand on peut, tout équipé malgré le bruit, on mange de même à n’importe quelle heure, ça indispose jamais, et pour le moment je me porte très bien.

J’ai reçu hier une lettre de Jean, il est aussi en tranchée.

J’espère que vous ne vous faites pas trop de mauvais sang.

Henri


Carte des déplacements d’Henri Bonnemoy

Fronts d’Artois

Trajet 5 - Fronts d'Artois

Ouvrir la carte dans un nouvel onglet

16 et 18 juin 1915, Tilloy-lès-Hermaville


Transcription par Jocelyne Bonnemoy et Christian Pons.

BONNEMOY, Jocelyne, PONS, Christian. Lettres de guerre : décembre 1914 – septembre 1915 de Henri Bonnemoy. Peschadoires : auto-édition, 2012, 158p.


16 juin 1915

[Le 16 juin l’effectif du régiment est de : officiers : 54 – sous-officiers : 158 – hommes de troupe : 3069. Un ordre du général commandant le 20e C.A. et datant du 12 juin prescrivait la reprise de l’offensive à une heure H fixée ultérieurement. Le but était d’enlever d’abord la Crête de la Folie, télégraphe détruit, d’en assurer l’occupation et de pousser des éléments jusqu’à la lisière des Bois de la Folie, de Bonval et du Goulot.]1

Chers parents

C’est couché contre mon sac dans une tranchée que je vous fais ces mots. Nous ne sommes pas sous les balles mais on entend parfois une marmite2 boche qui siffle sur nos têtes allant s’écraser en arrière à la recherche de nos batteries qui sont invisibles. L’on est pas trop mal, il y a rien à faire mais quel bruit de tous côtés, devant, derrière, à droite, à gauche, des coups secs et de longs sifflements des obus de tous calibres qui passent dans l’air sans qu’on puisse les voir, accompagnés par le ronflement des avions qui se croisent de tous côtés poursuivis à coups de canon quand ils survolent les lignes ennemies. Parfois on entend au loin des crépitements, ce sont les mitrailleuses. A certains moments tous ces bruits se confondent pour n’en former qu’un seul qu’on écoute sans trop s’émouvoir.

Lorsqu’il y a accalmie, on cause tranquillement lorsque tout d’un coup un coup violent comme le tonnerre vous fait courber la tête malgré vous, ébranlant la terre. C’est un canon caché sous terre à deux ou trois mètres de nous. On a beau regarder autour de la tranchée, il n’y a pas de fumée, on ne voit rien, sur tout le front c’est comme ça, pas un canon qui se montre.

[Lettre de Jean-Marie Lagaye à sa sœur Laurence, 23 juillet 1915, vue combinée]
[Lettre de Jean-Marie Lagaye à sa sœur Laurence, 23 juillet 1915, vue combinée]
(flickr.com/Médiathèque entre Dore et Allier)

C’est une chose curieuse que les tranchées, celles qui ont été occupées pendant quelques jours sont parfois transformées en vraies habitations, le plus souvent ce sont des niches où l’on peut se mettre un ou deux, creusées ras de la tranchée avec sur la tête une voûte d’un mètre de terre qui garantit assez bien. Mais parfois on rencontre des caves vastes et profondes où les plus gros obus ne peuvent pénétrer.

A quelques centaines de mètres au loin, celui qui passerait sans être averti croirait voir des terrains inoccupés, mais dès qu’on entre dans les lignes, on voit qu’il y a du monde, sur une vaste étendue, plusieurs kilomètres de profondeur, des hommes sont là, équipés, le fusil chargé, prêts à appuyer les premières lignes.

Les boyaux se longent, se croisent de tous côtés en serpentant en zigzag, aux bifurcations des poteaux indicateurs avec les noms des rues, c’est presque une ville et il est pas rare de trouver des bouteilles de champagne qui ont été vidées ici. Mais quant à moi c’est probable que je n’en boirai pas souvent ici. On touche un peu de vin et pourvu qu’on puisse avoir de l’eau avec un peu de menthe ça fera comme ça pourra, et ensuite si Dieu veut, après quelques semaines passées ici on retournera se reposer en arrière, et il faut espérer que ça durera pas toujours.

On vient de nous dire à l’instant que les Boches avaient encore perdu du terrain aujourd’hui et on dit que les crêtes où ils sont, une fois enlevées, ils ne seraient pas si résistants. Dans la plaine la cavalerie pourrait aider.

De peur de renseigner l’ennemi on ne peut pas donner d’indication mais quand je vous pourrai le raconter, bien sûr vous vous connaîtrez ces noms car les journaux en ont parlé ces temps.

Ici le temps a l’air d’être au beau sec et l’on sera mieux que s’il pleuvait car malgré que le terrain soit pas mouillé, quand il y a de l’eau dans les tranchées, on n’y est pas bien. Malgré ça, si c’était pas plus mauvais pour moi que jusqu’à présent, ça ferait bien car il y a des copains qui sont pas si bien que nous, aujourd’hui pendant qu’on regarde ils peuvent attraper des balles. Mais que voulez-vous, on va toujours à l’espérance et ceux de l’escouade qui sont à côté de moi qui ont vu toute la campagne le prennent par habitude et nous amusent par leurs réflexions en nous donnant les noms qu’on emploie ici et qui sont plutôt drôles : le canon se nomme Fritz, la mitrailleuse Schmitt, le vin du picrate et autres comme ça, ça fait passer le temps.

le_masque_de_tranchc3a9e_soldat_...agence_rol_btv1b6908793d_1.j
Le masque de tranchée [soldat équipé en train de lancer une grenade] : [photographie de presse] / [Agence Rol]
(gallica.bnf.fr/Bibliothèque nationale de France)

Chers parents, je termine pour aujourd’hui et j’espère que ma lettre vous trouvera en bonne santé.

Votre fils qui vous embrasse.

Bonnemoy Henri

Bonjour à tout le monde par là-bas.

[Le 156e avait reçu l’ordre d’attaquer dans l’après-midi à -H-. Les «Boches» répondirent à notre bombardement préparatoire par un tir de barrage au niveau du 2e bataillon par des torpilles ; les unes à mitraille, les autres à gaz asphyxiants, ces dernières reconnaissables par leur tournoiement en l’air et un éclatement beaucoup moins violent que les premières. Le régiment qui pour la première fois subissait les gaz asphyxiants souffrit pendant 2 heures, mais grâce aux sachets et aux lunettes, il n’y eut de vraiment incommodés que les hommes se trouvant auprès du point de chute des torpilles. Contre-ordre fut donné pour l’attaque.]


Le 18 juin 1915 matin

Chers parents

Je vous fais ces mots couché dans une tranchée, les obus tombent de part et d’autre et pas loin de nous, mais que voulez-vous, je me mets à la grâce de Dieu, mais quand on a vu des jours comme ça, ça rend meilleur.

[Lettre d'Augustin aux demoiselles de Riberolles, 30 juin 1915, vue combinée]
Pas-de-Calais. Vermelles.
(flickr.com/Médiathèque entre Dore et Allier)

J’ai des copains qui y sont habitués mais c’est pas toujours gai et malgré que les oiseaux chantent parmi tout ce bruit, l’on voudrait en être loin.

Je viens de dire mon chapelet et à présent à l’espérance.

Votre fils qui vous embrasse en attendant qu’il puisse vous revoir.

Bonnemoy Henri

Au recto :

Aidez-vous comme vous pourrez cette année et ne vous faites pas de misères entre voisins, car il y a assez de la guerre.

[Bombardement violent toute la journée. Les «Boches» lancèrent encore des torpilles à gaz. Les appareils lance-torpilles paraissent être entre les 1res et les 2e lignes allemandes. Nos minenwerfer3 leur répondent.]


1 Les citations entre crochets et en italique sont extraites des Journaux des marches et opérations (J.M.O.) qui relatent au jour le jour les faits et déplacements des armées.

2 Marmite : nom donné aux obus allemands de gros calibre, en particulier ceux des Minenwerfer, en raison de leurs formes et de leurs poids.

3 Minenwerfer : mortier de 76 mm, de portée de 300 à 1000 mètres (torpille en argot).


Carte des déplacements d’Henri Bonnemoy

Fronts d’Artois

Trajet 5 - Fronts d'Artois

Ouvrir la carte dans un nouvel onglet