Entretien avec Jean-Christophe Lacas

Ce cycle autour de la Première Guerre Mondiale proposé par la Médiathèque entre Dore et Allier s’inscrit dans son projet d’établissement et continue des initiatives précédentes de la Médiathèque. Entretien avec le directeur Jean-Christophe Lacas.


Flyer collecte de courrier de la Première Guerre Mondiale

Pourquoi organiser une collecte de courriers de guerre de la Première Guerre Mondiale et un cycle d’animations autour de ceux-ci à la Médiathèque Entre Dore et Allier ?

Tout d’abord, il s’agissait une période d’anniversaire, avec le centenaire de l’Armistice du 11 novembre 1918. Puis c’était à l’image de ce qui se passait sur le territoire, la commune de Saint-Jean d’Heurs ayant pris les devants avec « La maison qui parle ». Après le rachat d’une maison par la commune, il a été découvert des documents qui retracent la Première Guerre Mondiale, la Seconde Guerre Mondiale et la Guerre d’Algérie. Il en a été fait une musée-maison mettant en lumière les documents et les objets trouvés. La commune avait proposé d’exposer ce travail dans le hall de la Médiathèque, ce qui a déclenché l’idée chez les agents de mener un travail similaire et de chercher les documents de la Grande Guerre présents sur le territoire. Nous avons donc lancé un appel à contribution qui a plutôt bien fonctionné, et qui a été présenté lors de l’inauguration de l’exposition des objets de « La maison qui parle ».

Pourquoi avoir fait appel aux habitants ?

Nous avons fait appel aux habitants d’une part par ce que cela fait partie du principe de fonctionnement du bâtiment et de la Médiathèque et que cela est au cœur du projet de l’établissement, qui part du principe qu’il peut y avoir une proposition de la collectivité et des bibliothécaires, une offre culturelle, une offre documentaire, mais il y a aussi et surtout une richesse locale, une richesse du territoire, qui est physique et morale. Morale du fait des savoir-faire, qu’on recense, qu’on invite à partager. Physique par ce que nous invitons également les habitants à communiquer la ressource livresque qui existe sur ce territoire, pour éventuellement l’intégrer à la proposition de la Médiathèque et de son réseau.

Pourquoi avez-vous souhaité suivre cette collecte s’une valorisation et d’une diffusion numérique ?

Là aussi, il y a dans le projet culturel depuis le début l’idée de constituer petit à petit une bibliothèque numérique des ressources et savoir-faire du territoire, qui pourrait éventuellement être rematérialisée plus tard en livres, qui pourraient intégrer les fonds physiques de la Médiathèque. C’est toujours dans cette idée de captation de la richesse locale. Pour ce travail autour de la Première Guerre Mondiale, les documents se prêtaient naturellement à la numérisation, et il y avait une réelle pertinence à les valoriser de cette manière.

Qu’est-ce que c’est pour vous, la Première Guerre Mondiale ?

Peu de chose personnellement, si ce n’est l’imagerie populaire du poilu, de la correspondance entre les soldats et la famille. C’est un devoir de mémoire, même si pense que cela va au-delà et qu’il faudrait parler d’obligation de mémoire, pour que l’on n’oublie pas ce qui s’est passé, qui s’est malheureusement répété vingt ans après.

Il y a des commémorations nationales, de grande envergure, mais je pense qu’il y a une pertinence à travailler autour de ces question-là sur le local, et sur la manière dont les médiathèques peuvent transmettre des choses, notamment avec le numérique, pour que les habitants du territoire n’oublient pas ce qui s’est passé il y a maintenant un siècle. Je pense qu’il y a une obligation non pas de conserver mais de transmettre.

Que devrait être la commémoration de la Première Guerre Mondiale, selon vous ?

Que c’est quelque chose à ne reconduire sous aucun prétexte.

La Shoah a été une image de la guerre de 39-45 qui continue à faire parler, mais peut-être que 14-18 n’a pas eu une image aussi forte. C’est une question importante alors que les derniers poilus sont partis et que les soldats de 39-45 sont aussi sur cette voie-là. De quoi nous souviendrons-nous en 2050 quand nous parlerons de Première et Seconde Guerre Mondiale ? Encore une fois, je pense que ce n’est pas un devoir mais une obligation de mémoire.


La Médiathèque Entre Dore et Allier sur Flickr

[Carte postale vierge, vue combinée]
[Carte postale vierge, vue combinée], don de Jean-Yves Goubely
(flickr.com/Médiathèque entre Dore et Allier)

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10 septembre 1915, Somme-Bionne


Transcription par Jocelyne Bonnemoy et Christian Pons.

BONNEMOY, Jocelyne, PONS, Christian. Lettres de guerre : décembre 1914 – septembre 1915 de Henri Bonnemoy. Peschadoires : auto-édition, 2012, 158p.


[8 septembre : le 156e est relevé à partir de 5 heures par le bataillon du 160e qui doit le remplacer en 1re ligne. Il quitte ses tranchées à 18 heures et se dirige directement sur les bois au sud-ouest de Somme-Bionne où il bivouaque. Pertes du 8 : 3 tués, 13 blessés.]

Le 10 septembre 1915

Chers parents

Après quatre jours passés tout à côté des Boches, je suis de nouveau en arrière sur un endroit comme vers nos vignes où on a monté le campement, là on est loin du bruit, peut-être y resterons-nous quelque temps.

[Lettre de Francisque Servol à Marie, 1er février 1915, vue combinée]
Gloire et dévouement. Gloire au brave soldat de France qui nous apporte l’espérance.
(flickr.com/Médiathèque entre Dore et Allier)

Des Boches, j’ai eu beau regarder, j’en ai pas vu un, pourtant à certains endroits on n’était pas bien loin et on voyait les tranchées sur une grande distance, mais chacun reste le plus possible dans son trou, c’est tout à fait comme les taupes.

Il y a bien eu de la canonnade de chaque côté, mais ce n’était pas comme j’en avais entendu au printemps, puis on y prend par habitude, on y fait plus attention quand ça pète pas trop fort.

Grâce à Dieu nous nous en sommes tirés sans mal tous les camarades que je connais, il faut espérer que je pourrai terminer ainsi cette campagne. Voilà déjà trois mois et demi de faits et dans autres trois mois mon tour d’aller vous voir sera venu et c’est avec plaisir que j’irai vous raconter ce que j’ai vu, mieux que sur une lettre.

Maintenant qu’on est habitués au métier, on a le tempérament fait exprès, on boit, on mange à n’importe quelle heure, quand on a pas de vin on boit de l’eau, on couche dans la tranchée sans même se couvrir, et personne est malade, on ne s’enrhume jamais, pas de maux d’estomac. Il n’y a rien d’hygiénique comme cette vie de plein air surtout à présent où nous coucherons souvent sous la tente car les villages sont pas épais, mais on dort bien quand même, nous avons commencé à toucher des couvertures car en été on les portait pas. Puis je crois qu’on va nous donner des casques, ça préserve toujours un peu la tête.

Quand vous aurez ma lettre, la foire du pré1 sera passée bien sûr mais cette année elle ne sera guère forte sans doute. L’année prochaine la guerre sera bien finie pour qu’on puisse y aller.

Chers parents, je termine pour aujourd’hui avec l’espérance de vous retrouver au pays en bonne santé.

Votre fils qui vous embrasse, Bonnemoy Henri

A tous au pays bonjour.

Je viens à l’instant de toucher une autre mauvaise photo de mon casque et si je peux faire faire je vous l’enverrai.

Dans la tranchée, la soupe : [photographie de presse] / Agence Meurisse
Dans la tranchée, la soupe : [photographie de presse] / Agence Meurisse
(gallica.bnf.fr/Bibliothèque nationale de France)


1 Foire au pré : foire annuelle, millénaire, incontournable, de début septembre, qui se déroule au Moutier, quartier de la ville basse de Thiers.


Carte des déplacements d’Henri Bonnemoy

Du chemin de Somme-Tourbe à Marson

Trajet 9 - Du chemin de Somme-Tourbe à Marson

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3 et 5 septembre 1915, Chemin de Somme Tourbe


Transcription par Jocelyne Bonnemoy et Christian Pons.

BONNEMOY, Jocelyne, PONS, Christian. Lettres de guerre : décembre 1914 – septembre 1915 de Henri Bonnemoy. Peschadoires : auto-édition, 2012, 158p.


Vendredi 3 septembre

[Lettre de Joseph Goubely à son épouse Laurence, 25 novembre 1914, vue combinée]
Cœur de française. Le cœur plein d’espérance, va… défendre la France.
(flickr.com/Médiathèque entre Dore et Allier)

Chers parents

Après avoir traversé à pied presque tout un département, nous voilà de nouveau aux tranchées et installés dans des cahutes. Nous sommes arrivés d’hier et nous entendons depuis la musique des balles et des obus. Mais jusqu’à présent c’est rien comparé du bruit qu’on entendait dans le mois de juin. De temps en temps c’est quelque obus de part et d’autre et ce n’est guère que la nuit qu’on entend quelques balles, certains moments c’est calme et on se figurerait pas en voyant le pays presque tranquille que des canons sont cachés partout et de la quantité d’hommes terrés dans leurs trous.

Nous ne sommes pas aux premières lignes pour le moment et c’est derrière une crête, c’est assez abrité. Sans doute nous passerons quelques jours plus en avant mais on se remplace chacun son tour ensuite on retourne en arrière. Il faut espérer que ce sera pas plus dangereux pour nous que dans les autres tranchées où j’ai été.

J’ai reçu hier soir votre lettre du 29 et j’ai été tout de même tristement surpris d’apprendre la mort de la pauvre Marthe. Avant-hier j’ai reçu une lettre de Jules qui m’écrivait de Chambéry que tous étaient en bonne santé au pays si ce n’est que la Marthe qui était toujours malade, la lettre avait mis un peu de temps à venir et je me doutais pas qu’à ce moment la pauvre était morte. Elle n’a pas eu besoin d’aller au danger, la mort passe bien où elle veut.

Chers parents, vous me dites que vous avez fait les betteraves à présent vous allez penser aux semailles. En préparez pas trop quand ce n’est pas encore que je pourrai aller vous aider, la guerre n’est pas finie de quelque temps et vous avez de quoi vivre ce n’est pas la peine de vous crever pour travailler, on est toujours assez riches. Puis l’année prochaine si c’est fini on réparera ce qui aura été négligé.

En voyageant j’ai vu beaucoup de méthodes de culture, nous essayerons celles qui vont le mieux.

Pour aujourd’hui je n’ai guère autre chose à vous dire, je n’ai besoin de grand-chose, j’ai encore de l’argent et tant qu’on restera là j’en dépenserai pas, on économise de force, on est loin de tout pays et il n’y a que le ravitaillement qui vient mais j’avais fait quelques provisions.

En attendant de vous revoir, je termine en vous embrassant.

Votre fils Bonnemoy Henri

Jean m’a envoyé sa photo, je ne peux la garder dans mes poches, je vous l’envoie.


[Situation initiale : 1er bataillon en 1re ligne secteur J… travaux : 1er bataillon réfection des boyaux et tranchées de 1re ligne.]

Dimanche 5 septembre

Chers parents

C’est au milieu du bruit de la guerre que je vous fais ces mots.

Nous sommes dans une tranchée pas bien loin des ennemis et on entend les balles et les obus, mais on est abrités dans la tranchée et j’espère que Dieu nous protégera et que je pourrai vous retrouver bientôt au pays en bonne santé après ces jours mouvementés.

Votre fils qui vous embrasse.

Bonnemoy Henri

Un abri dans une tranchée de première ligne : [photographie de presse] / Agence Meurisse
Un abri dans une tranchée de première ligne : [photographie de presse] / Agence Meurisse
(gallica.bnf.fr/Bibliothèque nationale de France)


Carte des déplacements d’Henri Bonnemoy

De Vathimenil au chemin de Somme Tourbe

Trajet 8 - De Vathimenil au chemin de Somme Tourbe

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29 et 31 août 1915, Herpont


Transcription par Jocelyne Bonnemoy et Christian Pons.

BONNEMOY, Jocelyne, PONS, Christian. Lettres de guerre : décembre 1914 – septembre 1915 de Henri Bonnemoy. Peschadoires : auto-édition, 2012, 158p.


[Stationnement du 28 août : EM.CR, CM de régiment et de brigade, 2e bataillon : Le Fresne – 1er et 3e bataillons : Moivre.
29 août : situation initiale – Le régiment est maintenu aux cantonnements du 28 soir.
22h : le régiment fait mouvement par voie de terre, prend au passage les 1er et 3e batailons à Moivre et va bivouaquer au N. d’Herpont1.]

Dimanche le 29 août 1915

Chers parents

Je viens de faire un nouveau voyage qui n’est pas encore terminé et je crois que je vais faire mon tour de France en règle car c’est encore des pays nouveaux pour moi que je vois. Avant-hier je vous ai fait une carte vous annonçant que je partais, je pense que vous l’avez reçue.

Puis cette fois on voyage de toutes manières, de jour, de nuit, peu importe c’est un peu fatigant mais quand on peut le supporter on en rit ensuite. Jeudi on était en auto, vendredi en chemin de fer, hier à pied, aujourd’hui on se repose dans un petit village, sans doute on changera encore de place.

[Lettre de Joseph Pinet à sa famille, 14 janvier 1918, vue combinée]
Ernest Gabard. Patrouille.
(flickr.com/Médiathèque entre Dore et Allier)

Je crois que Tinou, d’après ce que vous m’avez écrit, est dans un endroit où j’ai passé aussi, là où le frère de la Jeanne a été blessé et si Quinet n’avait pas changé de pays il devait être dans ces parages. Mais à présent il m’a écrit qu’il était à l’arrière et probablement que nous nous rencontrerons pas car d’un village à l’autre on peut guère se rejoindre. Il n’y a qu’en se déplaçant qu’on peut rencontrer des connaissances qui sont dans un autre régiment car on tâche de tenir les déplacements un peu secrets de peur de l’espionnage.

Je n’avais pas terminé ma lettre car hier on nous a dit qu’on les envoyait pas encore et c’est dans un bois de pins où nous sommes cantonnés que je la reprends après avoir dîné.

Comme nous nous rapprochons sans doute du front, et pour éviter les aéros, nous sommes partis à la lune mais la pluie s’en est mise, on marchait parfois dans la boue sans rien voir, quelques-uns prenaient leur mesure et les voisins pour les consoler riaient et blaguaient à qui mieux mieux. Il n’était pas encore clair quand nous sommes arrivés complètement baignés vers un petit bois, alors on a monté les tentes, égoutté les souliers et changé de linge, la pluie s’est calmée et une demi-heure après on se chauffait autour de nombreux feux de bois vert en buvant un jus chaud que nos cuisiniers avaient fait en marche. Après ça on s’est couchés comme des bourgeois et à présent de tous côtés le linge sèche au soleil, on se nettoie en blaguant et se figure pas du tout qu’on a pris ce matin une fière douche. L’autre jour un de nos sergents qui a une petite photo de poche2 nous a tirés mais ce n’est pas réussi, il m’a tout de même donné cette épreuve et je vous l’envoie pour vous faire voir notre costume malgré qu’elle marque pas bien.

Je ne sais guère plus rien à vous dire et je termine en vous embrassant.

Votre fils Bonnemoy Henri

J’avais aussi une petite photo de Lucien, je l’envoie ça s’abîme dans mes poches. Ceux qui sont avec moi dans la photo sont, à droite Borie ensuite Lequin un jeune morvandiau de Saône-et-Loire et à gauche Barrier des Barraques qui n’est qu’à côté du cadre.


[30 août : situation initiale. Le régiment est au bivouac à 1200 m N d’Herpont dans les bois à l’est du chemin Herpont St Mard.
19 h 30 : le régiment fait mouvement par voie de terre et se porte à la lisière du bois 1800 m ouest cote 152 où il bivouaque face à l’est, sa gauche au chemin Hans-Somme Tourbe.
31 août : situation initiale. Même situation que le 30 août soir.]

Le 31 août

Chers parents

Hier je vous ai fait deux mots pour vous dire que j’avais changé de pays, sans doute vous la recevrez avant cette carte.

Nous nous sommes encore déplacés et nous avons campé un peu plus loin.

Les pays que je parcours diffèrent encore de ceux que j’ai vus et ont une physionomie particulière, ce n’est pas comme chez nous où on voit des villages de toutes parts, ici les bourgs sont groupés et assez forts mais éloignés l’un et l’autre, ce n’est pas si gai à voir.

Toujours en bonne santé, je vous embrasse.

Votre fils Bonnemoy Henri

Dans une tranchée de première ligne : [photographie de presse] / Agence Meurisse
Dans une tranchée de première ligne : [photographie de presse] / Agence Meurisse
(gallica.bnf.fr/Bibliothèque nationale de France)


1 Moivre, dans la Marne, à 22 kilomètres au sud-est de Châlons-en-Champagne. Le Fresne à 2 kilomètres au sud-ouest de Moivre. Herpont à 9 kilomètres au nord-est, soit à 25 kilomètres à l’est de Châlons-en-Champagne.

2 L’appareil le plus connu à cette époque est certainement, pour les soldats, le « Vest Pocket Kodak Autographic ».


Carte des déplacements d’Henri Bonnemoy

De Vathimenil au chemin de Somme Tourbe

Trajet 8 - De Vathimenil au chemin de Somme Tourbe

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20 et 22 août 1915, Vathimenil


Transcription par Jocelyne Bonnemoy et Christian Pons.

BONNEMOY, Jocelyne, PONS, Christian. Lettres de guerre : décembre 1914 – septembre 1915 de Henri Bonnemoy. Peschadoires : auto-édition, 2012, 158p.


[Le 19 août : stationnement du régiment : Bayon. 15 h : le 1er bataillon s’embarque en autobus pour être détaché aux travaux d’organisation de la position fortifiée de la Meurthe. Il fait mouvement vers Vathimenil. Stationnement du 19 au soir : EM, 2e et 3e bataillons, compagnie de Mit. : Bayon – 1er bataillon : Vathimenil1.]

Le 20 août

Chers parents

Je vous fais ces mots dans un petit village où nous sommes installés depuis hier soir. Nous voilà de nouveau rapprochés de la guerre.

Pendant notre voyage que nous avons fait en auto, nous avons passé par des villages que les Boches ont bombardés l’an dernier en août et septembre. Des combats pour les refouler ont été livrés, des maisons sont démolies, d’autres picotées par les balles. Dans les champs des trous d’obus, des tranchées. Des croix plantées par ci par là au milieu des cultures indiquent qu’on s’est battu et que beaucoup de soldats sont tombés là. La ville où celui de chez le Galop a fait son service a un quartier entièrement démoli, le reste n’a pas de mal.

Le village où nous sommes a été occupé mais les Boches n’y ont pas fait de mal.

Toujours en bonne santé,

Votre fils

Bonnemoy Henri


Dimanche 22 août 1915

Chers parents

Avant-hier je vous ai fait deux mots vous annonçant que j’avais changé de cantonnement, depuis jeudi nous sommes dans un petit bourg lorrain près d’une rivière dans un joli pays de plaine qui paraît fertile. On y voit aussi de grandes usines, c’est plus industriel que chez nous.

Au début de la guerre les Boches ont occupé le village, mais il n’y ont pas fait de mal et on ne s’est pas battu par là. Si plus loin d’autres villages ont été démolis, par ici il n’y a pas eu de bombardement.

[Lettre de Joseph Pinet à sa famille, 20 juin 1915, vue combinée]
Vosges. Xaffévillers. Eglise.
(flickr.com/Médiathèque entre Dore et Allier)

Si Antoine Marie va en permission peut-être il se rappellera du village de V. qu’il doit avoir habité au mois de novembre d’après ce qu’on m’a dit de son régiment. Pour y parvenir de la route il faut passer sur trois ou quatre ponts, le plus important qui était en fer avait sauté. Nous sommes là pour quelque temps, on fait des tranchées et même aujourd’hui dimanche on a travaillé. Mais nous sommes encore loin du front, on entend parfois le canon mais ce n’est pas un bombardement continuel comme en Artois, c’est bien plus calme. Les gens paraissent bien affables dans la maison où nous logeons, je bois du lait tous les matins. Ils ont bien eu leur chagrin eux aussi, un de leur fils est resté à Neuville-Saint-Vaast au mois de juin, il était d’un régiment qui était avec nous parfois.

Par ici le terrain moins accidenté permettrait de faire la guerre de campagne mais sur au moins trente à quarante kilomètres de profondeur c’est sillonné de tranchées et si nous pouvons pas reculer les Boches facilement, ils n’avanceraient pas sans pertes eux aussi, c’est plus difficile à attaquer qu’une ville forte et on se retranche encore de plus.

Nous sommes toujours les mêmes du pays en bonne santé. Aujourd’hui Borie nous a payé un saucisson qu’il avait reçu, ça a complété le dîner. J’ai reçu ces jours une lettre de Quinet qui se porte toujours bien. Si Joseph a été vous voir, il a dû vous désennuyer un moment car on peut voir toutes sortes de choses dans un an de campagne.

Vous autres, vous devez être occupés aux batteuses et aux regains. Ici on en coupe du regain qui est bien beau. Pour battre, un peu tous ont une petite batteuse un peu comme celles à bras, ils ont un manège à chevaux. Les charrues sont toutes à avant-train et on voit beaucoup de faucheuses, faneuses et râteaux. C’est toujours des chevaux pour la culture mais parfois on voit un bœuf muni d’un collier attelé de front avec un cheval.

J’espère que vous êtes toujours en bonne santé.

Votre fils qui vous embrasse.

Bonnemoy Henri


1 Bayon en Meurthe-et-Moselle à 25 kilomètres au sud-est de Nancy. Vathiménil, en remontant, à 40 kilomètres de Nancy.


Carte des déplacements d’Henri Bonnemoy

En route vers le front

Trajet 7 - En route vers le front

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15 août 1915, Bayon


Transcription par Jocelyne Bonnemoy et Christian Pons.

BONNEMOY, Jocelyne, PONS, Christian. Lettres de guerre : décembre 1914 – septembre 1915 de Henri Bonnemoy. Peschadoires : auto-édition, 2012, 158p.


Le 15 août 1915

Chers parents

C’est encore à côté de la rivière que je vous fais ces mots. C’est la Dâme d’août et en voyant le pont je songe à Peschadoires. Sans doute votre fête sera bien triste par là-bas avec les vides dans toutes les maisons. Nous autres c’est plus la même chose, il y a toujours de l’animation et l’on a pas le temps de s’ennuyer, on est toujours en compagnie. Ce matin les cloches de tous côtés nous ont réveillés par leurs carillons et ça été une file continuelle de femmes ou de soldats passant près de notre logement pour se rendre aux différentes messes.

[Lettre de Violette Martin à sa cousine, date inconnue, vue combinée]
Funérailles de 2 Garibaldiens en Argonne.
(flickr.com/Médiathèque entre Dore et Allier)

Pour moi j’ai été à l’enterrement d’un soldat d’un autre régiment. Notre compagnie était de service, nous y sommes allés une soixantaine conduits par un sergent. Ceux de son régiment étaient encore plus nombreux, ça faisait une belle assistance. Son père et sa mère étaient venus et les pauvres vieux étaient bien tristes eux aussi, il est mort à l’hôpital mais j’en sais pas la cause.

Comme c’était la fête de Peschadoires j’ai proposé aux camarades de faire une petite bombe. Nous avons dîné à l’hôtel pour nos quarante-cinq sous, nous étions quatre mais le dîner n’était pas remarquable et nous avions que chopine mais à la guerre il faut pas être exigeant et ça nous a changé de la gamelle. Puis nous avons complété la fête par un bon bock de bière et un paquet de cigarettes.

Comme j’avais le temps je suis allé faire un tour à vêpres, elles étaient un peu avancées mais j’en ai profité pour voir la procession. On y voyait beaucoup de soldats et notre colonel aussi. Mais chacun est libre pour ses opinions ici en dehors de l’exercice chacun va où il veut, on en voit de tous les goûts et de toutes les opinions.

Hier soir j’avais le temps et j’ai fait la grande lessive comme il fait beau à présent j’en profite la faire sécher en écrivant.

Voilà un mois aujourd’hui que nous sommes ici et malgré que l’on songe au pays parfois l’on est pas trop mal, l’on y resterait jusqu’à la fin de la guerre.

Quand vous recevrez ma lettre, vous serez peut-être occupés aux batteuses, par ici les blés étaient bien petits mais ils mettent les gerbes en grange à mesure qu’ils font moisson, il y a encore des avoines de printemps à couper. Les vignes ont pas beaucoup de raisins mais on voit tout de même quelques jolis ceps mais alors il y a très peu de bois, les autres années on les échalassait mais comme on est pressé cette année on a tout simplement mis quelques liens par ci par là aux plus forts sans échalasser. Mais je crois que c’est plus précoce que chez nous pour mûrir. Sur les côtes exposées au midi j’ai vu des raisins à moitié colorés il y a plusieurs jours. Ici on ne ramasse pas beaucoup de regains1. Je crois il y a bien des prairies qui en auraient mais ils le font pacager.

Pour vous autres, vous avez bien assez ramassé du foin pour hiverner les vaches, laissez faire le regain et semez que les morceaux propres car la guerre n’est pas finie et vous aurez assez à vous occuper avant que je puisse y retourner.

Votre fils qui vous embrasse.

Bonnemoy Henri


1 Regain : deuxième coupe, herbe poussant après la fenaison et utilisée comme fourrage.


Carte des déplacements d’Henri Bonnemoy

Vers la Lorraine

Trajet 6 - Vers la Lorraine

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8 août 1915, Bayon


Transcription par Jocelyne Bonnemoy et Christian Pons.

BONNEMOY, Jocelyne, PONS, Christian. Lettres de guerre : décembre 1914 – septembre 1915 de Henri Bonnemoy. Peschadoires : auto-édition, 2012, 158p.


Le 8 août 1915

Chers parents

Hier je vous ai fait une carte pour annoncer que j’avais reçu votre colis et votre lettre. Vous me dites que vous en avez reçu quatre à cinq les mêmes jours, je reçois les vôtres à peu près régulièrement mais pour nous on en lit quelques-unes et on les retarde au départ par mesure de sécurité car il y a toujours quelque type qui par des indications sur les lieux où l’on est ou on peut aller, pourrait renseigner l’ennemi au cas où il y aurait de l’espionnage, ce qui peut arriver. Aujourd’hui c’est tranquillement assis au bord de la rivière que je vous fais ces mots.

C’est dimanche et nous avons repos complet, comme travail je me suis un peu brossé et épluché quelques patates car à présent c’est ce que nous aimons le plus comme légumes. Il faut dire que ceux qui reviendront de cette guerre auront vu un peu de tout.

[Lettre de Joseph Pinet à sa famille, date inconnue, vue combinée]
Ernest Gabard. Le bain-douche.
(flickr.com/Médiathèque entre Dore et Allier)

Hier matin nous sommes réveillés en sursaut à deux heures, il fallait être équipés en tenue de campagne en vingt minutes. Avait-on reçu un ordre de départ, personne savait rien. On part sans savoir ou c’était une alerte pour nous dégourdir. Après une petite marche et un peu d’exercice on revient au cantonnement, il est à peine neuf heures, on a eu le reste de la journée pour se nettoyer et s’arranger.

A huit heures du soir changement de décor, dimanche dernier nous avions eu théâtre, hier c’était 2e séance mais alors mieux installés, une superbe scène à l’abri de grands arbres près de la rivière, des lampions, des lanternes vénitiennes, l’électricité illumine ce décor de branchages et de draperies. Et à minuit on allait se coucher après une représentation de premier ordre où l’on était peut-être deux mille personnes civils ou militaires. Au premier rang on remarquait notre colonel, beaucoup d’officiers, notre aumônier, le secrétaire à l’évêque, les grosses têtes du patelin, et comme au régiment il y a de tout, les artistes abondaient, chanteurs de tous genres, musique, pièce de théâtre, on a tout eu, c’est vous dire que si on est parfois triste à la guerre, on a d’autres moments pour se refaire le moral.

Pour s’en aller en permission1 il faut six mois de présence au front, donc ceux qui sont partis au début iront au pays mais pour moi le tour ne viendra que vers Noël, alors si vous avez fait un peu de vin je pourrai aller le goûter.

Par ici les coteaux sont plantés en vignes mais il y en a beaucoup d’incultes cette année, j’en ai vu des coins où il y a guère de bois mais il y a quelques bons raisins, les treilles commencent à mûrir. Il y a les avoines de printemps à ramasser mais on a très peu planté de pommes de terre, encore elles sont pas belles, ce n’est pas un pays à betteraves aussi. Pourtant en certains endroits le terrain paraît pas mauvais mais ce me semble pas bien cultivé, peut-être cette année on a pas pu.

Je termine en vous embrassant.

Bonnemoy Henri

Ne mettez plus le numéro de la section pour mon adresse ça change des fois, mettez le régiment et la compagnie, ça suffit avec le secteur.


1 Circulaire ministérielle du 4 février 1915 (J.O. du 6 février) relative à l’accélération du battage des blés : « Dans le même esprit qui a inspiré le Gouvernement dans l’attribution des permissions pour semailles, le Ministre de la guerre est disposé à accorder des permissions spéciales pour les opérations de battage … aucune permission ne peut être accordée dans la zone des armées… » (donc pour les soldats au front). La circulaire suivante date du 22 décembre 1915, précisée par celle du 7 février 1916  » relative à la main-d’oeuvre agricole pour la période des labours et semailles de printemps. »


Carte des déplacements d’Henri Bonnemoy

Vers la Lorraine

Trajet 6 - Vers la Lorraine

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